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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 14:42

Vous écoutez "Cornet Piece in D major', de Charles Burney (1726-1814)

 

 

Le libraire, marchand de livres ou d’idées ?

 

En complément des mécanismes complexes de la distribution des livres clandestins, la question se pose : le libraire et le colporteur étaient-ils engagés individuellement dans le choix des livres qu’ils vendaient et pour lesquels ils prenaient de gros risques ?

S’ils n’étaient pas insensibles aux idées nouvelles ou plus généralement aux curiosités interdites dont leurs lecteurs raffolaient, il semble qu’ils n’étaient pas des marchands militants, que seule la bonne marche de leur entreprise, toujours en équilibre précaire, aiguillait leurs choix.

L’agent littéraire Faverger, dont l’historien Robert Darnton nous rapporte le tour de France dans les années 1770, est formel. Il n’a rencontré qu’un seul libraire qui assujettit son commerce à ses principes philosophiques ; il écrit de la ville d’Arles à la Société Typographique de Neuchâtel le 5 août 1778 :

 

« Gaudion [le libraire] vaut de l’or, mais c’est un singulier personnage… Quand je lui ai parlé de la Bible et de l’Encyclopédie, il l’a répondu qu’il était trop bon catholique pour chercher à répandre deux livres aussi impies ».

 

En l’absence de marché littéraire sous l’Ancien Régime mais plutôt de nombreux marchés, se dégage une constante : la soif des nouveautés et de tout ce qui peut écorner le régime et encourager une certaine désaffection. Contrairement à ce qu’on pense communément, des colporteurs obscurs aux libraires les plus en vue, tous défient la police du livre par industrie davantage que pour une idéologie qui n’existait pas. Guidés par l’amour de l’argent, par leur survie bien des fois, ils demeurent relativement neutres.

Le libraire André, de Versailles, écrit à son tour à la STN en 1784:

 

« Je ne néglige pas non plus le débit des livres que je ne saurai lire jamais ; et c’est uniquement parce qu’il faut vivre avec la multitude et parce que le meilleur livre pour un marchand de livre est celui qui se vend ».

 

Toutefois, les colporteurs ou les libraires, qui avaient des niveaux d’alphabétisation très différents, du plus minimal au plus noble, ont fait partie de ces « passeurs » d’idées, sans lesquels les lecteurs français n’auraient jamais eu aussi massivement accès aux nouveautés. Finalement, ils sont responsables d’une certaine éducation littéraire qui a imprégné l’opinion publique du royaume.

 

Risquer la Bastille pour ses idées ou pour sa survie ?

 

La prison était ce qui guettait tous ceux qui osaient braver les interdits. Le libraire Henry, de Lille, qui s’avoue voltairien, ne commande pas des œuvres de lui parce que, dit-il :

 

« Je n’aimerais pas à compromettre notre maison… Les dangers, les pertes, et les tracasseries que l’on essuie en se chargeant de certains livres me dégoûtent de ce commerce, quoiqu’il soit conforme à ma façon de penser. Mais une maison un peu faite doit préférer la tranquillité à des bénéfices hasardeux. Vous habitez, Messieurs, un pays où l’on ne bride pas les hommes, et c’est un bonheur que vous joigniez à bien d’autres ».

 

Mais peu, apparemment, étaient capables de s’offrir le luxe de se passer à côté d’un fructueux marché, même si un séjour de plusieurs mois en prison pouvait compromettre à jamais l’existence de leur boutique.

 

Du côté de la répression, les nombreux interrogatoires nous livrent des portraits des hommes et des réseaux qui ressemblent fort à un monde interlope de trafics, de bas-fonds et de mauvaises fréquentations. Du libraire qui a pignon sur rue au colporteur analphabète mais qui connaît ses produits par cœur, la police avait de quoi révéler des maillages les plus complexes.

Le célèbre inspecteur de la librairie française, Joseph d’Emery (1722-1806), fort de centaines d’interrogatoires, a pu se faire une idée précise du profil des libraires trafiquants et de leurs clients. Il écrit dans son rapport contre le prévenu Gille en 1774, de Montargis, pris la main dans le sac à son domicile en possession de près de mille ouvrages. Après quelques aveux toujours douteux et insuffisants, sa religion est faite :

 

« Je laisse à l’écart les contrefaçons. Je ne parlerai plus [que] des livres contres les mœurs et la religion, qui sont un des grands objets du commerce de cet homme, pour lesquels il me paraît dans l’âme de toutes les manœuvres et de toutes les fraudes. Je ne peux pas douter que cet homme se mêle de livres du temps qui ne respectent rien. »

 

Il est vrai que l’inspecteur d’Hémery était à la recherche de deux ouvrages « impies » en particulier dont il avait découvert quelques indices de commande :

 

Le ciel ouvert à tous les hommes de Cuppé (1768) dans lequel on affirmait qu’avec la religion et la raison tous les hommes seraient sauvés :

 

Le-ciel-ouvert-a-tous-les-hommes.png

 

Accéder à l’ouvrage

 

link

 


L’Histoire critique de Jésus-Christ, du baron d’Holbach (1770)

 

Histoire-critique-de-JC-d-Holbach.png

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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