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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 19:52

Vous écoutez Trois pièces de viole, "La Musette" de Jean-Philippe Rameau (1683-1764)

 

 

A la veille de la Révolution, une librairie française en crise

 

A la veille de la Révolution, toute l’économie du livre, de la petite boutique clandestine à l’honorable librairie est frappée d’une crise à la fois structurelle et conjoncturelle.


Les nouveaux règlements de la librairie de 1777 qui entrent en vigueur en 1779, redéfinissent la notion de propriété en déclarant la guerre aux contrefaçons et en renforçant le pouvoir de police tout en faisant peser des menaces sur le monopole des grands libraires de la capitale. Les contrôles se font plus stricts et étranglent autant le marché parisien que provincial. A la veille de la Révolution, ces changements créent le désarroi chez les libraires et fragilisent un commerce fortement lié à l’étranger.


Les Sociétés étrangères voient avec peine disparaître la manne que représentait la France. Le Genevois Barthélémy Chiro témoigne en 1783 :


« Que d’entraves on met à la pauvre librairie […] Il faudrait cesser d’imprimer si on ne veut pas aller à l’hôpital […] Je ne puis plus rien envoyer en France, comme vous le savez, non plus que mes confrères ».


Rajoutées à une série d’impôts sur le papier et les importations, ces difficultés rencontrent une conjoncture internationale, bancaire et enfin propre à un marché du livre saturé.

La guerre en Amérique qui est un désastre pour le commerce extérieur et pour les finances de l’Etat dont la dette atteint des sommets ralentit les activités ; la crise bancaire augmente les difficultés et les banqueroutes se multiplient. Mais est-ce pour autant que la lecture diminue, que la soif des nouveautés se ralentit et enfin que les années 1780 se ressentent de la crise dans l’opinion ? Assurément non. Si les libraires se plaignent de la monarchie, de l’impôt, de la guerre, bref, tout vient de Versailles, il n’en est pas moins vrai que le temps d’une crise de la librairie est venu. La profession paie la confusion extrême entre les monopoles stricts et les privilèges parisiens d’un côté, et le marché clandestin qui a pris des proportions considérables, hors de tout contrôle. La France a trop de livres et n’écoule plus les stocks. Le libraire H. M. Cazin de Reims rapporte cette confusion en 1780 :

 

« Vous ne devez pas, Messieurs, ignorer que les rentrées sont très dures et presque toute la librairie est ruinée par la trop grande quantité de livres qui s’est imprimée. Quarante ou cinquante colporteurs qui ont roulé la France pendant quelques années ont beaucoup tiré de la Suisse, d’Avignon, de Rouen et autres endroits. Ils ont amorcé les maisons par du comptant. Quand ils ont eu la confiance de ces maisons et qu’ils [ont] insensiblement eu du crédit, ils n’ont plus payé. Pas une maison [ne] peut se flatter de n’avoir pas perdu avec ces gens, et tous ont fini par faire banqueroute et ont empoisonné la province de livres qu’ils donnaient moitié pour l’autre [sic] »


Si les grands libraires se réfugient dans leur fortune, réaction d’un capitalisme frileux qui perdure au XIXe siècle, les petits, expliquent l’historien américain Robert Darnton font le contraire ; ils prennent tous les risques au moment des plus grands dangers. C’est la crise économique qui stimule le marché prérévolutionnaire et non la politique. Désormais se pose la question des liens entre les Libraires et la Révolution.


Ont-ils eu un rôle d’intermédiaires culturels partisans des Lumières qui ont sapé les fondements de l’Ancien Régime en conscience ? Ou bien n’ont-ils été que des ajusteurs du marché, entre l’offre et la demande, simples intermédiaires économiques entre les écrivains et les lecteurs ?


Il apparaît que jusqu’au bout le sens économique l’ait emporté sur une idéologie présupposée des libraires. C’est au moment où le public est instruit de tout ce qui se passe dans le royaume, que les lectures les plus osées sont entre de nombreuses mains, qu’il est impossible d’affirmer que les libraires ont été des militants. Balançant plutôt en faveur des facteurs financiers, au moins dans leurs déclarations que l’ont connaît (Correspondance de la Société Typographie de Neuchâtel dépouillée par Robert Darnton), il est tout de même certain qu’ils ont témoigné des grands bouleversements littéraires et philosophiques à la veille du grand ébranlement. Un négociant de Nantes, J. Barre, développe exceptionnellement ses opinions en prenant commande de l’Histoire philosophique de l’abbé Raynal (1713-1796), l’un des plus grands succès des années 1770-1780 :


« Cet ouvrage a été reçu du public avec enthousiasme. L’auteur a du génie, des connaissances vraies, et un cœur honnête. Il peint vivement, et, en lisant ses productions on se sent enflammé. Il a emporté une très grande part du bandeau fatal qui couvre les yeux du genre humain et lui empêche d’apercevoir la vérité. Votre société, Monsieur, eût peut-être bien fait de se charger d’imprimer la collection des œuvres de Voltaire. Celle de Rousseau est très recherchée dans ce pays. Les sermons n’ont malheureusement que peu de cours ».

 

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Accéder à l’ouvrage

 

link

 

Ce témoignage, qu’il ne faut en aucun cas généraliser, mais simplement lire, ne doit pas masquer la complexité des futurs rapports entre les Lumières et la Révolution française. Si les Lumières ont animé les esprits grâce aux livres, elles n’ont ni provoqué la Révolution ni offert à celle-ci des perspectives idéologiques précises. Jean-Joseph Mounier, avocat révolutionnaire monarchien en 1789 mais très vite déçu et émigré en 1790, écrira en 1822 dans De l’influence attribuée aux philosophes, aux Francs-maçons et aux illuminés, sur la Révolution français :

 

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« Ce ne fut pas l’influence de ces principes [des Lumières] qui provoqua la Révolution, mais la Révolution qui provoqua leur influence ».

 

Accéder à l’ouvrage

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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