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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 21:07

 

 

 

Ecrivains du sérail contre écrivains exclus


Qu'on se le dise, les écrivains clandestins sont à l'image de l'écriture clandestine, certes anonymes mais aussi saturés de célébrités. Tous les grands esprits du siècle ont publié des textes anonymement et parfois très audacieux. Ils ne s'en sont pas vantés et le jeu consistait aussi à en rejeter la paternité sur les autres. Toutefois, le monde des écrivains est coupé en deux; il y a ceux qui font partie du monde reconnu des salons et du pouvoir et qui en dépendent largement; il y a ceux qui en sont rejetés mais qui publient des pamphlets par conviction ou tout simplement pour vivre. Les premiers veulent limiter l'accès à la reconnaissance, le seconds y prétendent.

 

Le monde littéraire est féroce mais la reconnaissance est encore en partie à l’époque celle du roi mais de plus en plus celle des académies, des grands salons qui comptent, et non celle du public. L’Académie française devient à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle le jardin des philosophes, jardin consciencieusement gardé par Voltaire  élu en 1746 puis d’Alembert qui en devient le secrétaire perpétuel en 1772. L’élite de nos « classiques » vit de pensions, de gratifications et ceux qui n’obtiennent pas cette reconnaissance officielle sont souvent malgré leur talent dans la misère, le dénuement et l’isolement qui autorisent tous les risques et toutes les audaces. Contrairement à ce que l’on croit la naissance puis l’expansion de ce parti des philosophes (que Chateaubriand appellera une « secte »), a radicalement changé la donne des protections des hommes de lettres ; ils ne dépendent plus des subventions de mécènes mais des gens influents. Un processus de cooptation proche du pouvoir, ou en tout cas bénéficiant des soutiens les plus éclairés du pouvoir, qui a pour seule obligation celle ne pas offenser le régime. En somme, ceux qui offensent le régime n’ont rien à perdre.

 

Tout ce gratin des Lumières bénéficiait donc à la veille de la Révolution française de pensions parfois somptueuses qui équivalaient au moins pour le Trésor Royal à environ 300 000 livres.

 

Voyez l'abbé Morellet (1727-1819), grand rédacteur de l'Encyclopédie, ami et collaborateur de Voltaire, adepte du libéralisme économique; tout embastillé qu'il fut en 1760 pour avoir écrit sa Préface à la Comédie des philosophes, il est l'un des plus prestigieux invités du célèbre salon de Mme Geoffrin au 374 de la rue Saint-Honoré. Ce dernier est fréquenté entre 1746 et 1777 par les plus grands: Grimm, Rousseau, Voltaire, Diderot, Hume, d'Alembert, Marmontel, etc. Il est élu à l'Académie française en 1785 et reçoit 6 000 livres par an de la caisse du Commerce.

 

  Andre_Morellet.jpg

 

St_Honore_rue_374_Salon_de_Mme_Geoffrin_1755_par_Lemonnier_.jpg

 

 

Voyez Jean-François Marmontel (1723-1799)  qui reçoit trois mille livres en tant qu’historiographe de France et de deux mille comme secrétaire perpétuel de l’Académie française dont il est l’élu depuis 1783.

 

Un observateur de ces distributions de gratifications se hasarda un jour à écrire même : « Il faut craindre que le titre d’académicien ne devienne synonyme de pensionnaire du roi ».

 

Cette bienfaisance de l’Etat profitait certes aux écrivains sérieux, méritants mais savait aussi récompenser ceux qui lui faisaient de la propagande.

 

Mais par conséquent, qui était les exclus de cette reconnaissance financière et politique ?

 

On évitait les excentriques, les hommes libres par définition, ceux qui écrivent donc de manière clandestine et audacieuse le plus souvent ; des académiciens sont souvent consultés pour l'occasion des candidatures, lorsqu’ils rejettent les éventuels candidats, les notent comme des « excréments de la littérature ». La racaille littéraire tendait une main mais se voyait aussitôt rejetée au profit des gens bien placés dans le « monde ».

 

On assiste donc dans la 2e partie du XVIIIe siècle à ce qu’on a appelé la fusion des gens de lettres et des grands. Charles Pinot-Duclos (1704-1772) l’avait écrit très tôt dans ses Considérations sur les mœurs de ce siècle (1750). Il expliquait que le métier d’écrivain était devenu une nouvelle profession conférant un état distingué à des hommes de grand talent mais de naissance modeste. Ces écrivains s’intégraient à une société de courtisans et de riches patrons, et tous tiraient bénéfice de ce processus : les gens du monde se divertissaient et s’instruisaient, et les gens de lettres y gagnaient de bonnes manières et de la considération. Tout cela se fait dans le respect des hiérarchies sociales (loin, très loin de la Révolution). Duclos écrivait : « On est homme du monde par la naissance et les dignités ».

 

 

Charles_Pinot_Duclos_by_Maurice_Quentin_de_La_Tour-copie-1.jpg

 

Duclos.png

 

Accéder à l’ouvrage

 

link

 

Voltaire partageait cet avis ; dans son article « Gens de lettres » de l’Encyclopédie il soulignait qu’à l’époque des Lumières, « l’esprit du siècle les [gens de lettres] a rendus pour la plupart aussi propres pour le monde que pour le cabinet ». Voltaire n’a pas cessé de cultiver les courtisans, s’efforçant d’en devenir un lui-même, et finit par parvenir à la noblesse ; il pensait que les Lumières devaient commencer par les « grands » : une fois qu’elles se seraient emparées de ceux détenant les leviers de commande de la société, elles pourraient s’occuper des masses (mais il faudrait prendre soin d’empêcher celles-ci d’apprendre à lire ».

 

Les hommes des Lumières étaient d’une certaine manière des conservateurs et critiquaient sévèrement la « horde de frondeurs littéraires » qui prétendaient entrer à l’Académie sans succès ; rejoindre les grands, oui, défier l’ordre social, non.

 

En d’autres termes, c’est autant les Lumières qui se convertissaient à l’establishment que l’establishment s’était converti aux Lumières à la veille de la Révolution. Ce n’est pas faute de lire certains auteurs de l’époque pour le constater (très lus, justement) qui dénonçaient ce « verrouillage », comme Simon Henri Nicolas Linguet (1736-1794) dans les Annales politiques, civiles et littéraires du XVIIIe siècle (T. VI, p. 386):

 

« En France, il n’y avait rien qui ne lui fût subordonnée [à l’élite intellectuelle]. Ministère, magistratures, science, compagnies littéraires, elle [la faction des « philosophes »] avait tout envahi : elle disposait de tout, et des réputations même. Elle seule ouvrait l’entrée de la gloire et de la fortune. Elle peuplait tous les emplois des parvenus philosophants ; les académies comme les tribunaux étaient dans ses fers ; les presses, les censeurs, les journaux étaient à ses ordres ».

 

Simon-Nicholas_Henri_Linguet_-1736-1794--_French_journalist.jpg

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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