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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 16:38

Vous écoutez les "Indes Galantes" (1735), Ouverture, opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau (1683-1764)

 

 

 

 

 

La clandestinité littéraire sous l’Ancien Régime : une simple question de censure ou une stratégie de communication ?

 

 

 

Derrière une censure triomphante sous Louis XIV (1643-1715) puis de moins en moins efficace sous les règnes de Louis XV (1715-1774) et de Louis XVI (1774-1792) et les revendications de liberté de pensée, apparaissent des questionnements ainsi que des stratégies méconnues de communication.

 

 Les interrogations ont attrait à l’influence philosophique sur les lecteurs sans qu’on sache vraiment la part réelle d’un ensemble cohérent d’une doctrine. Chaque texte clandestin avait plutôt sa philosophie propre ou n’en avait aucune si son objet n’était pas de philosopher. Sous l’Ancien Régime, l’expression de littérature clandestine vaut autant pour tout ce que l’anonymat, l’interdit, pouvaient révéler de subversif que ce soit sur un plan politique, religieux ou moral. Quel fut l'impact de chaque texte sur les lecteurs ? Quelle fut la part d’influence sur les mentalités ? Chaque texte est influencé, là par John Locke, ici par Spinoza, sans jamais que l’on sache exactement leur portée. Ce qui est sûr, c’est que l’historien et l’historien de la littérature ou de la philosophie croisent patiemment des lignes qui, enchâssées dans des conjonctures qu’ils connaissent bien, surprennent par leur cohérence rationnelle en un temps où le divin était encore dominant dans les sphères du pouvoir.

Lorsque Louis XV ne touche plus les écrouelles à partir de 1739 (en tant que roi thaumaturge, « le roi te touche, Dieu te guérit ») parce qu’il culpabilise de ses adultères répétés, c’est tout un spectacle public et presque «institutionnel » qui en est ébranlé. Les échos de telles attitudes n’avaient qu’un impact limité mais les textes clandestins en tiraient parfois des conclusions les plus révolutionnaires. Ange Goudar 1708-1791), dans son livre à succès l'Espion chinois (T. 1, Lettre XXIV, 1764) exprime ainsi les conséquences civiques de l’attitude impie du souverain sur ses sujets :

 

« Cette vertu, lorsqu'elle est relative à l'Etre divin, c'est l'amour de Dieu ; quand elle est directe à la société dont on est membre : c'est l'amour de la patrie... ».

 


 

books.png

 

Accéder à l’ouvrage

 

link

 

 

Mais si le livre clandestin se moque de choses professées et convenues, bref de la tradition, on ignore souvent qu’avant la Révolution française l’anonymat était chez les auteurs la plus courante des pratiques. Marquer sur le frontispice de son livre le nom de l’auteur était une rareté et parler sous l’Ancien Régime d’anonymat et de clandestinité était parler de la même chose. Les exemples d'auteurs célèbres qui ont publié anonymement sont légion : Descartes, Discours de la méthode (1637), Malebranche, Recherche de la Vérité (1674-1675) qui n’est nommé qu’à partir de la 5e édition en1700 ; Leibnitz, Les Essais de théodicée (1710) ; Fontenelle : Histoire des oracles (1686); Nouveaux dialogues des morts (1683); John Locke, Lettre sur la tolérance, 1689 (elle fut attribuée à d’autres) ; Spinoza, Traité théologico-politique (1670) ; etc.

Comme obtenir le privilège d’imprimer était relativement exceptionnel, c’est à une véritable jungle d’auteurs à laquelle les historiens sont confrontés aujourd’hui. La question qui se pose est qu’à côté des stratégies plagiaires ou tout simplement d’appropriations pirates de noms d’auteurs célèbres, confidentiels ou imaginaires, se cachaient d’innombrables stratégies de communications que seuls les contemporains initiés savaient décrypter. Le secret de l’anonymat était donc pour l’époque un secret de Polichinelle que les spécialistes d'aujourd'hui tentent de dévoiler.

 

Voltaire écrivait à d’Alembert le 16 septembre 1766 non sans ironie teintée de mauvaise foi à l’encontre des imposteurs :

 

« Il pleut des Fréret, des Du Marsais, des Bolingbroke »

 

Mais on sait par ailleurs que ce génie de la littérature savait jouer mieux que quiconque avec des pseudonymes ; l’édition originale de l’une de ses plus grandes œuvres historiques, le siècle de Louis XIV (1751), fut publiée sous le nom de « M. Francheville », membre de l’Académie de Berlin. Voltaire fut inégalable dans l’art de signer ses œuvres par des aumôniers du roi de Prusse, des abbés, des rabbins, l’empereur de Chine, toute une foule d’auteurs inventés et dont les initiés savaient l’exacte origine. Parmi de nombreux truchements, la traduction supposée d'un ouvrage; Voltaire, encore lui, avait sous-titré son Candide comme « traduit de l’allemand de M. le Ralph » en 1759. Montesquieu avait été l’un des premiers à donner comme source de son œuvre, une fausse traduction, la mode étant aux petits écrits prétendument traduits en grec, pour le Temple de Gnide, aventures galantes et comiques (1725). Une préface présentait ainsi l’ouvrage :

 


« Un ambassadeur de France à la Porte ottomane, connu par son goût pour les lettres, ayant acheté plusieurs manuscrits grecs, il les porta en France. Quelques-uns de ces manuscrits m’étant tombés entre les mains, j’y ai trouvé l’ouvrage dont je donne ici la traduction… ».

 

Gnide.png

 

Accéder à l’ouvrage

 

link

 

Le livre, sous l’Ancien Régime, est souvent « tombé » entre les mains des lecteurs, mais aussi par truchement, a été écrit par une main anonyme, célèbre ou pas, plagiaire ou simplement inspirée par d'autres. Contre la censure donc mais tout autant par stratégie de communication et goût du jeu de pistes, pour mieux brouiller les cartes, la littérature clandestine est un univers complexe, aux entrées innombrables, à l’image du monde de l'Ancien régime qui nous échappe bien souvent.

 

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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