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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 14:05

 

 

De la Bastille « à la Bastille ! » 

 

 

Jamais un mot n’aura eu autant de sens politique et social que celui de la Bastille à partir du 14 juillet 1789. La prise de la forteresse royale, prison d’Etat, permit de sauver l’Assemblée nationale et de faire plier Louis XVI. Sa destruction n’empêcha pas au contraire de retourner favorablement le mot de Bastille en en faisant le terme éponyme de toute révolution ou de tout changement radical dans le sens du progrès. « Prendre une Bastille » jusqu’à nos jours signifie un avènement concret des Lumières pour le bien de l’humanité.

 

Cette charge émotionnelle avait été travaillée bien avant le 14 juillet 1789 par la littérature clandestine et  avait construit du même coup un mythe au service de la cause contre le despotisme royal et son arbitraire. Tantôt au service d’une histoire sombre dénonçant la raison d’Etat, décrivant un univers carcéral barbare et irrespectueux de la dignité humaine, tantôt au service d’un récit individuel et d’une expérience, la Bastille devient un thème récurrent de la littérature pamphlétaire, surtout à partir des années 1770. On veut tout savoir sur la forteresse du faubourg Saint-Antoine et du même coup, la Bastille est l’objet de toutes les imaginations, de tous les fantasmes et surtout de toutes les manipulations.

 

L’avocat Simon-Nicolas-Henri Linguet (1736-1794), avocat et journaliste, véritable trublion des dernières années de l’Ancien Régime, y fait un séjour de 1780 à 1782 ; pour lui, la Bastille est la pire des prisons et il met la forteresse entièrement au service de sa vengeance. Dans ses Mémoires sur la Bastille (1783), il écrit

 

 « Comment s’est opéré cet accroissement de barbaries ? Je l’ignore : mais une bien douloureuse expérience ne m’en a que trop appris la réalité. Tandis que tout paraît tendre dans les mœurs générales à la mollesse, plutôt qu’à la rigueur ; tandis que le Prince qui règne aujourd’hui sur la France ne manifeste que des intentions bienfaisantes ; tandis que des modifications humaines ont assuré par ses ordres, dans les prisons ordinaires, des soulagements, même aux criminels convaincus, on ne s’occupe à la Bastille qu’à multiplier les supplices pour l’innocence. Ses cachots ont acquis plus d’atrocités que les autres n’en ont perdu ». […] Toutes les lois sont violées à la Bastille « parce que, si ce n’est en Enfer peut-être, il n’y a pas de supplices qui approchent de ceux de la bastille…] ».

 

Batille-Linguet.jpg

 

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Tous les ouvrages parlant de la Bastille ont donc fortement exagéré voire imaginé les conditions de détention afin, soit de régler des comptes personnels, soit de dénoncer autre chose : l’arbitraire des lettres de cachet, l’incarcération hors de toute procédure, une angoisse certaine pour le prisonnier d’être oublié de tous, à jamais hors de la société et du monde. C’est ce qu’entendent souligner Les Mémoires de la Bastille sous les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI  (1784) :

 

« De tous les supplices imaginés par les hommes pour tourmenter leurs semblables, surtout quand elle est prolongée, est peut-être le plus rigoureux et le plus insupportable. La perte de la liberté, l’incertitude de son sort, la vue continuelle d’objets hideux, et les mauvais traitements multipliés d’êtres féroces, qui se font un jeu barbare d’aggraver les peines des malheureux, sont des tourments beaucoup plus sensibles qu’on ne le peut croire, et dont l’expérience seule peut donner une idée vraie. Tel est cependant le moindre des maux que l’on souffre à la Bastille ».

 

  Memoires-de-la-Bastille-1784.png

 

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Une réédition aura lieu après la prise de la Bastille, sous un autre titre: Remarques historiques sur la Bastille, sa démolition et révolution de Paris de juillet 1789. Cette sorte de "suite" qui rapporte un événement inédit le rend prévisible aux yeux des lecteurs, épilogue d'une suite d'infamies du régime enfin abattu.

 

Remarques-historiques-Bastille-1789-copie-1.jpg

 

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Prison d’Etat la plus confortable du royaume de France pourtant, la Bastille offre le paradoxe d’avoir accueilli dans ses fers de très grands esprits du siècle et des Lumières. Dans cette forteresse, les conditions de détention étaient exceptionnelles par les libertés qu’on offrait à de nombreux hôtes : permission de faire quelques promenades occasionnelles dans la cour de la prison, de respirer parfois le grand air du haut des tours ; réception d’ouvrages, une très grande possibilité d’écrire, des livres et des lettres. On jouait au billard, aux cartes, on disposait d’une bibliothèque assez considérable sans que les prisonniers ne puissent néanmoins se côtoyer. C’est à la Bastille que Voltaire (1694-1778) écrit Œdipe et entame la Henriade après son premier séjour pour injure au régent Philippe d’Orléans (1717-1718), que Laurent Angliviel de La Beaumelle (1726-1773) achève sa traduction de Tacite, que le marquis de Sade (1740-1814) rédige les Cent Vingt Jours de Sodome, Aline et Valcour, ainsi que la première version de Justine ou les malheurs de la Vertu, que le marquis de Pelleport écrit les Bohémiens, et.

 

Cette liberté d’écrire autorisa donc les « bastillants » à se lamenter sur leur sort dans l’espoir d’affaiblir la résistance de ceux qui détenaient leur destin entre leurs mains. Psychologiquement très difficile et angoissante, la détention à la Bastille n’était pas telle qu’elle fut décrite dans les ouvrages. Dans les années 1780, la moitié des 42 cellules demeurèrent vides et  le 14 juillet 1789, sept prisonniers seulement furent libérés.

 

A partir du 14 juillet, une autre légende fondée sur un moment exceptionnellement fondateur, prend le relais ; la Bastille devient le bastion de l’Ancien Régime et des privilèges, le contre-modèle d’une Révolution en marche; sa prise et sa destruction sont la Révolution française et symbolisent la nation jusqu'à nos jours.

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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