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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 15:42

Vous écoutez Domenico Scarlatti (1685-1757), sonate en A mineur

 

 

 

L’empreinte des œuvres sur l’opinion publique: la part de la contestation et de l'audace à l'honneur


 

On ne saura jamais vraiment quels sont les ouvrages qui dans les dernières années de l’Ancien Régime ont le plus marqué les lecteurs. Dans le domaine du pamphlet et de la politique néanmoins, la mesure était souvent d’ordre protestataire contre les Grands de ce monde et même le roi n’échappait pas aux saillies des auteurs les plus mordants. A bien des égards, quelle que soit la réforme et même une bonne réforme, la protestation avait le vent en poupe parce qu’elle était soutenue par une société de privilégiés qui n’avaient pas d’intérêts communs assez solides et solidaires dans ce changement. La réforme en elle-même n'était pas soutenue par l'opinion quand bien même elle visait à terme le bien être et le progrès; la réforme était déstabilisatrice de l'ordre du monde et de toute une société et ses élites étaient vigilantes dans la préservation d'un statu quo.

Lorsque les brochures défendaient le roi et ses réformes c’était immanquablement pour stigmatiser les corps intermédiaires et en particulier les parlements. Populaires, les parlements l’étaient parce qu’ils étaient les seuls à ferrailler avec le pouvoir, les seuls à bénéficier des canaux de contestations les plus autorisés (et encore, étaient-ils très discutés voire niés par le Roi).

 

Parmi les pamphlétaires les plus prolixes en faveur de la monarchie, figurait le grand Voltaire (1694-1778). Contrairement à la plupart des « philosophes » tels Denis Diderot, Voltaire avait horreur des assemblées. Même s’ils n’aimaient pas les magistrats et leur justice, la plupart des hommes éclairés estimaient que sans eux règneraient un despotisme bien plus grand. En1789, les Etats généraux convoqués prendront le pouvoir par l’intermédiaire du tiers état  et en créant une Assemblée nationale, enterreront, et les magistrats, et le pouvoir absolu du roi.

 

En attendant, voici le genre de texte qui inondait le public au moment d'une grande réforme de la justice entreprise par Louis XV, dont Voltaire était l’auteur et qui répétait inlassablement dans l’esprit ce slogan : hors le Roi, point de salut !

 

1311318-Voltaire.jpg

 

La folie de bien des gens dans les affaires du temps (1771)

 

« Français, éclairez-vous. Il vaut mieux un maître que deux mille ; ce n’est pas votre cause que défend le Parlement défendait, c’était la sienne. Dans quelle histoire avez-vous lu que des particuliers  ont cherché à s’emparer de l’autorité royale pour l’amour du peuple ? Dans aucune. Ceux qui veulent nous persuader que le parlement cherchait l’autorité royale pour l’amour du peuple, nous trompent, ou nous croient des imbéciles. Si le parlement eût eu tant à cœur qu’on le dit des intérêts du peuple, il eût pris des moyens pour ne  pas le laisser manquer de pain. Que l’esprit ne nous séduise pas, mais le jugement : toutes les remontrances des parlements manquent de jugement. Le roi prétend avoir seul le pouvoir législatif en France, indépendamment d’aucun parlement. Ce pouvoir législatif du roi est avoué par la raison, par la religion, par l’histoire, et par le sentiment unanime de tous les jurisconsultes… Le roi ne serait plus qu’une ombre du roi, le parlement serait le vrai roi… ».

 

Le soutien du Roi et des ministres n'avait pas trop de prise sur l'opinion publique qui, à tort ou à raison, leur préférait l'audace des pamphlets contestataires.

 

 

Dans l’autre camp, les pamphlets pullulaient sans être forcément favorables aux parlements, mais ils saisissaient les moindres tares de la Cour, des ministres et du roi, pour offrir au public un dévoilement des secrets dont il ne se lassait jamais. Parmi les œuvres qui ont rempli les bons offices communs de la contestation générale, Les Anecdotes de la comtesse Du Barry (1775), de Mathieu-François Pidansat de Mairobert (1727-1779), remportèrent la palme d’un succès jamais démenti jusqu’à la Révolution. La recette consistait à prendre pour cible un personnage public pour le diffamer et livrer ainsi une chronique de la débauche qui s’étalait à la cour comme à la ville à la fin du règne de Louis XV. La préface qui suit est un standard de la méthode : dénoncer les libellistes, se dire historien scrupuleux en donnant ses propres versions, en substituant d’autres calomnies aux calomnies. Après la mort de Louis XV (1774), la Du Barry (1743-1793) est disgraciée et Louis XVI est devenu le nouveau roi de France :

 

Anecdotes-et-portrait-1ere-page.jpg

 

 

« Aujourd’hui que Madame Du Barry n’a ni puissance, ni crédit pour flatter la malignité du public, il n’aura pas la bassesse de charger le tableau d’une vie déjà trop remplie de scandale et d’infamie. Il [l’auteur] a eu en vue un but plus honnête et plus utile ; ça a été de consoler dans son obscurité le citoyen qui, par sa naissance jeté loin de la Cour et des Grandeurs, gémirait de ne point obtenir celles-ci ; de lui montrer par quels moyens on y parvient, quelles mains les prodiguent, et sur quelles têtes elles s’accumulent. Mais plus heureux que beaucoup d’autres moralistes dans le choix de son sujet, il en a trouvé un qui réunit à l’intérêt de l’Histoire tous les agréments du roman, qui peut convenir et au philosophe austère et à l’homme frivole, nourrir les réflexions de l’un, amuser l’oisiveté de l’autre, et plaire ainsi aux diverses espèces de lecteurs ».

 

L'ouvrage mêlait ainsi l'actualité politique à un humour grinçant et diffamatoire destiné à dénoncer l'ascendant de la Favorite (et donc des ministres) sur Louis XV, responsable de la situation du royaume. C'était l'occasion de nombreux couplets de ce genre:

 

France, quel est donc ton destin,

D’être soumis à la femelle ?

Ton salut vint d’une pucelle [Jeanne d'Arc],

Tu périras par la catin.

 

Accéder à l’ouvrage (version du XIXe siècle)

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 14:05

 

 

De la Bastille « à la Bastille ! » 

 

 

Jamais un mot n’aura eu autant de sens politique et social que celui de la Bastille à partir du 14 juillet 1789. La prise de la forteresse royale, prison d’Etat, permit de sauver l’Assemblée nationale et de faire plier Louis XVI. Sa destruction n’empêcha pas au contraire de retourner favorablement le mot de Bastille en en faisant le terme éponyme de toute révolution ou de tout changement radical dans le sens du progrès. « Prendre une Bastille » jusqu’à nos jours signifie un avènement concret des Lumières pour le bien de l’humanité.

 

Cette charge émotionnelle avait été travaillée bien avant le 14 juillet 1789 par la littérature clandestine et  avait construit du même coup un mythe au service de la cause contre le despotisme royal et son arbitraire. Tantôt au service d’une histoire sombre dénonçant la raison d’Etat, décrivant un univers carcéral barbare et irrespectueux de la dignité humaine, tantôt au service d’un récit individuel et d’une expérience, la Bastille devient un thème récurrent de la littérature pamphlétaire, surtout à partir des années 1770. On veut tout savoir sur la forteresse du faubourg Saint-Antoine et du même coup, la Bastille est l’objet de toutes les imaginations, de tous les fantasmes et surtout de toutes les manipulations.

 

L’avocat Simon-Nicolas-Henri Linguet (1736-1794), avocat et journaliste, véritable trublion des dernières années de l’Ancien Régime, y fait un séjour de 1780 à 1782 ; pour lui, la Bastille est la pire des prisons et il met la forteresse entièrement au service de sa vengeance. Dans ses Mémoires sur la Bastille (1783), il écrit

 

 « Comment s’est opéré cet accroissement de barbaries ? Je l’ignore : mais une bien douloureuse expérience ne m’en a que trop appris la réalité. Tandis que tout paraît tendre dans les mœurs générales à la mollesse, plutôt qu’à la rigueur ; tandis que le Prince qui règne aujourd’hui sur la France ne manifeste que des intentions bienfaisantes ; tandis que des modifications humaines ont assuré par ses ordres, dans les prisons ordinaires, des soulagements, même aux criminels convaincus, on ne s’occupe à la Bastille qu’à multiplier les supplices pour l’innocence. Ses cachots ont acquis plus d’atrocités que les autres n’en ont perdu ». […] Toutes les lois sont violées à la Bastille « parce que, si ce n’est en Enfer peut-être, il n’y a pas de supplices qui approchent de ceux de la bastille…] ».

 

Batille-Linguet.jpg

 

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Tous les ouvrages parlant de la Bastille ont donc fortement exagéré voire imaginé les conditions de détention afin, soit de régler des comptes personnels, soit de dénoncer autre chose : l’arbitraire des lettres de cachet, l’incarcération hors de toute procédure, une angoisse certaine pour le prisonnier d’être oublié de tous, à jamais hors de la société et du monde. C’est ce qu’entendent souligner Les Mémoires de la Bastille sous les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI  (1784) :

 

« De tous les supplices imaginés par les hommes pour tourmenter leurs semblables, surtout quand elle est prolongée, est peut-être le plus rigoureux et le plus insupportable. La perte de la liberté, l’incertitude de son sort, la vue continuelle d’objets hideux, et les mauvais traitements multipliés d’êtres féroces, qui se font un jeu barbare d’aggraver les peines des malheureux, sont des tourments beaucoup plus sensibles qu’on ne le peut croire, et dont l’expérience seule peut donner une idée vraie. Tel est cependant le moindre des maux que l’on souffre à la Bastille ».

 

  Memoires-de-la-Bastille-1784.png

 

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Une réédition aura lieu après la prise de la Bastille, sous un autre titre: Remarques historiques sur la Bastille, sa démolition et révolution de Paris de juillet 1789. Cette sorte de "suite" qui rapporte un événement inédit le rend prévisible aux yeux des lecteurs, épilogue d'une suite d'infamies du régime enfin abattu.

 

Remarques-historiques-Bastille-1789-copie-1.jpg

 

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Prison d’Etat la plus confortable du royaume de France pourtant, la Bastille offre le paradoxe d’avoir accueilli dans ses fers de très grands esprits du siècle et des Lumières. Dans cette forteresse, les conditions de détention étaient exceptionnelles par les libertés qu’on offrait à de nombreux hôtes : permission de faire quelques promenades occasionnelles dans la cour de la prison, de respirer parfois le grand air du haut des tours ; réception d’ouvrages, une très grande possibilité d’écrire, des livres et des lettres. On jouait au billard, aux cartes, on disposait d’une bibliothèque assez considérable sans que les prisonniers ne puissent néanmoins se côtoyer. C’est à la Bastille que Voltaire (1694-1778) écrit Œdipe et entame la Henriade après son premier séjour pour injure au régent Philippe d’Orléans (1717-1718), que Laurent Angliviel de La Beaumelle (1726-1773) achève sa traduction de Tacite, que le marquis de Sade (1740-1814) rédige les Cent Vingt Jours de Sodome, Aline et Valcour, ainsi que la première version de Justine ou les malheurs de la Vertu, que le marquis de Pelleport écrit les Bohémiens, et.

 

Cette liberté d’écrire autorisa donc les « bastillants » à se lamenter sur leur sort dans l’espoir d’affaiblir la résistance de ceux qui détenaient leur destin entre leurs mains. Psychologiquement très difficile et angoissante, la détention à la Bastille n’était pas telle qu’elle fut décrite dans les ouvrages. Dans les années 1780, la moitié des 42 cellules demeurèrent vides et  le 14 juillet 1789, sept prisonniers seulement furent libérés.

 

A partir du 14 juillet, une autre légende fondée sur un moment exceptionnellement fondateur, prend le relais ; la Bastille devient le bastion de l’Ancien Régime et des privilèges, le contre-modèle d’une Révolution en marche; sa prise et sa destruction sont la Révolution française et symbolisent la nation jusqu'à nos jours.

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 15:16

 

 

La littérature de l’ombre, la Religion et l’Eglise

 


Le livre anticlérical et/ou antireligieux fait partie des meilleures ventes de la littérature de l’ombre. Tantôt savant, tantôt grinçant voire franchement obscène, le thème ne laisse pas les lecteurs indifférents ; il satisfait autant leur curiosité qu’il les choque aussi par les audaces anti-religieuses ou attentatoires à l’Eglise catholique, du roi et du pape. L’un des plus grands auteurs à succès dont les livres furent censurés et brûlés par arrêts des parlements, fut Paul-Henri Thiry, baron d’Holbach (1723-1789). Les titres audacieux avaient de quoi attirer le lecteur ou l’effrayer c’est selon :

 

Le système de la nature (1770)

Histoire critique de Jésus Christ (1770)

Le christianisme dévoilé (1766)

Le Bon sens (1772)

La contagion sacrée ou histoire naturelle de la superstition (1768)

De la cruauté religieuse (1769)

 

Dans son ouvrage le plus connu (publié sous le nom de M. Mirabaud), le Système de nature, il expose sa philosophie matérialiste et mécaniste. Il revendique son athéisme et se fait l’ennemi de toutes les doctrines religieuses, « instruments de despotisme ». Il va plus loin que les philosophes qu’il fréquente dans la négation totale de l’existence de Dieu. Il proclame que l’esprit et la matière sont une seule et même chose, l’homme étant une matière « dont l’essence est de sentir, de penser et d’agir ».

 

Systeme-de-la-nature.png

 

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Voici par exemple comment il s’exprime dans la préface du Bon Sens :

 

« Quand on veut examiner de sang-froid les opinions des hommes, on est tout surpris de trouver que, dans celles même qu’ils regardent comme les plus essentielles, rien n’est plus rare que de leur voir faire usage de bon sens, c’est-à-dire de cette portion de jugement suffisante pour connaître les vérités les plus simples, pour rejeter les absurdités les plus frappantes, pour être choqué de contradictions palpables. Nous en avons un exemple dans la théologie, science révérée, en tout temps, en tout pays, par le plus grand nombre de mortels ; objets qu’ils regardent comme le plus important, le plus utile, le plus indispensable au bonheur des sociétés. En effet, pour peu qu’on se donne la peine de fonder les principes sur lesquels cette science prétendue s’appuie, l’on est forcé de reconnaître que ces principes, que l’on jugeait incontestables, ne sont que des suppositions hasardées, imaginées par l’ignorance, propagées par l’enthousiasme et la mauvaise foi, adoptées par la crédulité timide, conservée par l’habitude qui jamais ne raisonne, et révérées uniquement parce qu’on ne comprend rien ».

 

Le-bon-sens.png

 

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Dans ce domaine religieux, on distingue aussi les ouvrages moins savants et plus mordants, assimilés à des satires ou à des polémiques.

 

L’essai philosophique sur le monachisme de Simon-Henri-Nicolas Linguet (1736-1794)  prétend prouver que le monachisme est contraire au christianisme, qu’il en est un détournement honteux. Dans son introduction il écrit :

 

« Moine vient du grec monos qui signifie seul. Ainsi un moine est un être dévoué à vivre dans la solitude. Le monachisme est donc directement contraire à la société. Cette haine pour ce que le commun des hommes recherche le plus ardemment, cette fuite de ses semblables a été sanctifiée par le christianisme (en note : par le christianisme mal entendu ; car on sait qu’au temps des apôtres, les chrétiens n’avaient pas de pareilles institutions) : mais il n’est pas d’époque » […] « La lumière, à la vérité, n’a point encore pénétré dans l’intérieur des cloîtres. Elle vient mourir contre les murailles de leur enceinte. L’habitude et le préjugé y sont continuellement en sentinelle. Ces deux ennemis de la raison y répandent plus de bandeaux, que leur rivale n’y peut introduire de rayons ».

 

Essai-philosophique-sur-le-monachisme.png

 

 

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Mœurs immorales des prêtres et des religieuses, tels sont les autres thèmes qui venaient compléter ce tableau qui était loin d’avoir convaincu tous les lecteurs à la veille de la Révolution française, mais qui avait néanmoins multiplié les raisons de douter, de se plaindre aussi de la corruption morale de l’ordre le plus riche de la société française : le clergé.

 

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 21:07

 

 

 

Ecrivains du sérail contre écrivains exclus


Qu'on se le dise, les écrivains clandestins sont à l'image de l'écriture clandestine, certes anonymes mais aussi saturés de célébrités. Tous les grands esprits du siècle ont publié des textes anonymement et parfois très audacieux. Ils ne s'en sont pas vantés et le jeu consistait aussi à en rejeter la paternité sur les autres. Toutefois, le monde des écrivains est coupé en deux; il y a ceux qui font partie du monde reconnu des salons et du pouvoir et qui en dépendent largement; il y a ceux qui en sont rejetés mais qui publient des pamphlets par conviction ou tout simplement pour vivre. Les premiers veulent limiter l'accès à la reconnaissance, le seconds y prétendent.

 

Le monde littéraire est féroce mais la reconnaissance est encore en partie à l’époque celle du roi mais de plus en plus celle des académies, des grands salons qui comptent, et non celle du public. L’Académie française devient à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle le jardin des philosophes, jardin consciencieusement gardé par Voltaire  élu en 1746 puis d’Alembert qui en devient le secrétaire perpétuel en 1772. L’élite de nos « classiques » vit de pensions, de gratifications et ceux qui n’obtiennent pas cette reconnaissance officielle sont souvent malgré leur talent dans la misère, le dénuement et l’isolement qui autorisent tous les risques et toutes les audaces. Contrairement à ce que l’on croit la naissance puis l’expansion de ce parti des philosophes (que Chateaubriand appellera une « secte »), a radicalement changé la donne des protections des hommes de lettres ; ils ne dépendent plus des subventions de mécènes mais des gens influents. Un processus de cooptation proche du pouvoir, ou en tout cas bénéficiant des soutiens les plus éclairés du pouvoir, qui a pour seule obligation celle ne pas offenser le régime. En somme, ceux qui offensent le régime n’ont rien à perdre.

 

Tout ce gratin des Lumières bénéficiait donc à la veille de la Révolution française de pensions parfois somptueuses qui équivalaient au moins pour le Trésor Royal à environ 300 000 livres.

 

Voyez l'abbé Morellet (1727-1819), grand rédacteur de l'Encyclopédie, ami et collaborateur de Voltaire, adepte du libéralisme économique; tout embastillé qu'il fut en 1760 pour avoir écrit sa Préface à la Comédie des philosophes, il est l'un des plus prestigieux invités du célèbre salon de Mme Geoffrin au 374 de la rue Saint-Honoré. Ce dernier est fréquenté entre 1746 et 1777 par les plus grands: Grimm, Rousseau, Voltaire, Diderot, Hume, d'Alembert, Marmontel, etc. Il est élu à l'Académie française en 1785 et reçoit 6 000 livres par an de la caisse du Commerce.

 

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Voyez Jean-François Marmontel (1723-1799)  qui reçoit trois mille livres en tant qu’historiographe de France et de deux mille comme secrétaire perpétuel de l’Académie française dont il est l’élu depuis 1783.

 

Un observateur de ces distributions de gratifications se hasarda un jour à écrire même : « Il faut craindre que le titre d’académicien ne devienne synonyme de pensionnaire du roi ».

 

Cette bienfaisance de l’Etat profitait certes aux écrivains sérieux, méritants mais savait aussi récompenser ceux qui lui faisaient de la propagande.

 

Mais par conséquent, qui était les exclus de cette reconnaissance financière et politique ?

 

On évitait les excentriques, les hommes libres par définition, ceux qui écrivent donc de manière clandestine et audacieuse le plus souvent ; des académiciens sont souvent consultés pour l'occasion des candidatures, lorsqu’ils rejettent les éventuels candidats, les notent comme des « excréments de la littérature ». La racaille littéraire tendait une main mais se voyait aussitôt rejetée au profit des gens bien placés dans le « monde ».

 

On assiste donc dans la 2e partie du XVIIIe siècle à ce qu’on a appelé la fusion des gens de lettres et des grands. Charles Pinot-Duclos (1704-1772) l’avait écrit très tôt dans ses Considérations sur les mœurs de ce siècle (1750). Il expliquait que le métier d’écrivain était devenu une nouvelle profession conférant un état distingué à des hommes de grand talent mais de naissance modeste. Ces écrivains s’intégraient à une société de courtisans et de riches patrons, et tous tiraient bénéfice de ce processus : les gens du monde se divertissaient et s’instruisaient, et les gens de lettres y gagnaient de bonnes manières et de la considération. Tout cela se fait dans le respect des hiérarchies sociales (loin, très loin de la Révolution). Duclos écrivait : « On est homme du monde par la naissance et les dignités ».

 

 

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Voltaire partageait cet avis ; dans son article « Gens de lettres » de l’Encyclopédie il soulignait qu’à l’époque des Lumières, « l’esprit du siècle les [gens de lettres] a rendus pour la plupart aussi propres pour le monde que pour le cabinet ». Voltaire n’a pas cessé de cultiver les courtisans, s’efforçant d’en devenir un lui-même, et finit par parvenir à la noblesse ; il pensait que les Lumières devaient commencer par les « grands » : une fois qu’elles se seraient emparées de ceux détenant les leviers de commande de la société, elles pourraient s’occuper des masses (mais il faudrait prendre soin d’empêcher celles-ci d’apprendre à lire ».

 

Les hommes des Lumières étaient d’une certaine manière des conservateurs et critiquaient sévèrement la « horde de frondeurs littéraires » qui prétendaient entrer à l’Académie sans succès ; rejoindre les grands, oui, défier l’ordre social, non.

 

En d’autres termes, c’est autant les Lumières qui se convertissaient à l’establishment que l’establishment s’était converti aux Lumières à la veille de la Révolution. Ce n’est pas faute de lire certains auteurs de l’époque pour le constater (très lus, justement) qui dénonçaient ce « verrouillage », comme Simon Henri Nicolas Linguet (1736-1794) dans les Annales politiques, civiles et littéraires du XVIIIe siècle (T. VI, p. 386):

 

« En France, il n’y avait rien qui ne lui fût subordonnée [à l’élite intellectuelle]. Ministère, magistratures, science, compagnies littéraires, elle [la faction des « philosophes »] avait tout envahi : elle disposait de tout, et des réputations même. Elle seule ouvrait l’entrée de la gloire et de la fortune. Elle peuplait tous les emplois des parvenus philosophants ; les académies comme les tribunaux étaient dans ses fers ; les presses, les censeurs, les journaux étaient à ses ordres ».

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 19:52

Vous écoutez Trois pièces de viole, "La Musette" de Jean-Philippe Rameau (1683-1764)

 

 

A la veille de la Révolution, une librairie française en crise

 

A la veille de la Révolution, toute l’économie du livre, de la petite boutique clandestine à l’honorable librairie est frappée d’une crise à la fois structurelle et conjoncturelle.


Les nouveaux règlements de la librairie de 1777 qui entrent en vigueur en 1779, redéfinissent la notion de propriété en déclarant la guerre aux contrefaçons et en renforçant le pouvoir de police tout en faisant peser des menaces sur le monopole des grands libraires de la capitale. Les contrôles se font plus stricts et étranglent autant le marché parisien que provincial. A la veille de la Révolution, ces changements créent le désarroi chez les libraires et fragilisent un commerce fortement lié à l’étranger.


Les Sociétés étrangères voient avec peine disparaître la manne que représentait la France. Le Genevois Barthélémy Chiro témoigne en 1783 :


« Que d’entraves on met à la pauvre librairie […] Il faudrait cesser d’imprimer si on ne veut pas aller à l’hôpital […] Je ne puis plus rien envoyer en France, comme vous le savez, non plus que mes confrères ».


Rajoutées à une série d’impôts sur le papier et les importations, ces difficultés rencontrent une conjoncture internationale, bancaire et enfin propre à un marché du livre saturé.

La guerre en Amérique qui est un désastre pour le commerce extérieur et pour les finances de l’Etat dont la dette atteint des sommets ralentit les activités ; la crise bancaire augmente les difficultés et les banqueroutes se multiplient. Mais est-ce pour autant que la lecture diminue, que la soif des nouveautés se ralentit et enfin que les années 1780 se ressentent de la crise dans l’opinion ? Assurément non. Si les libraires se plaignent de la monarchie, de l’impôt, de la guerre, bref, tout vient de Versailles, il n’en est pas moins vrai que le temps d’une crise de la librairie est venu. La profession paie la confusion extrême entre les monopoles stricts et les privilèges parisiens d’un côté, et le marché clandestin qui a pris des proportions considérables, hors de tout contrôle. La France a trop de livres et n’écoule plus les stocks. Le libraire H. M. Cazin de Reims rapporte cette confusion en 1780 :

 

« Vous ne devez pas, Messieurs, ignorer que les rentrées sont très dures et presque toute la librairie est ruinée par la trop grande quantité de livres qui s’est imprimée. Quarante ou cinquante colporteurs qui ont roulé la France pendant quelques années ont beaucoup tiré de la Suisse, d’Avignon, de Rouen et autres endroits. Ils ont amorcé les maisons par du comptant. Quand ils ont eu la confiance de ces maisons et qu’ils [ont] insensiblement eu du crédit, ils n’ont plus payé. Pas une maison [ne] peut se flatter de n’avoir pas perdu avec ces gens, et tous ont fini par faire banqueroute et ont empoisonné la province de livres qu’ils donnaient moitié pour l’autre [sic] »


Si les grands libraires se réfugient dans leur fortune, réaction d’un capitalisme frileux qui perdure au XIXe siècle, les petits, expliquent l’historien américain Robert Darnton font le contraire ; ils prennent tous les risques au moment des plus grands dangers. C’est la crise économique qui stimule le marché prérévolutionnaire et non la politique. Désormais se pose la question des liens entre les Libraires et la Révolution.


Ont-ils eu un rôle d’intermédiaires culturels partisans des Lumières qui ont sapé les fondements de l’Ancien Régime en conscience ? Ou bien n’ont-ils été que des ajusteurs du marché, entre l’offre et la demande, simples intermédiaires économiques entre les écrivains et les lecteurs ?


Il apparaît que jusqu’au bout le sens économique l’ait emporté sur une idéologie présupposée des libraires. C’est au moment où le public est instruit de tout ce qui se passe dans le royaume, que les lectures les plus osées sont entre de nombreuses mains, qu’il est impossible d’affirmer que les libraires ont été des militants. Balançant plutôt en faveur des facteurs financiers, au moins dans leurs déclarations que l’ont connaît (Correspondance de la Société Typographie de Neuchâtel dépouillée par Robert Darnton), il est tout de même certain qu’ils ont témoigné des grands bouleversements littéraires et philosophiques à la veille du grand ébranlement. Un négociant de Nantes, J. Barre, développe exceptionnellement ses opinions en prenant commande de l’Histoire philosophique de l’abbé Raynal (1713-1796), l’un des plus grands succès des années 1770-1780 :


« Cet ouvrage a été reçu du public avec enthousiasme. L’auteur a du génie, des connaissances vraies, et un cœur honnête. Il peint vivement, et, en lisant ses productions on se sent enflammé. Il a emporté une très grande part du bandeau fatal qui couvre les yeux du genre humain et lui empêche d’apercevoir la vérité. Votre société, Monsieur, eût peut-être bien fait de se charger d’imprimer la collection des œuvres de Voltaire. Celle de Rousseau est très recherchée dans ce pays. Les sermons n’ont malheureusement que peu de cours ».

 

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Ce témoignage, qu’il ne faut en aucun cas généraliser, mais simplement lire, ne doit pas masquer la complexité des futurs rapports entre les Lumières et la Révolution française. Si les Lumières ont animé les esprits grâce aux livres, elles n’ont ni provoqué la Révolution ni offert à celle-ci des perspectives idéologiques précises. Jean-Joseph Mounier, avocat révolutionnaire monarchien en 1789 mais très vite déçu et émigré en 1790, écrira en 1822 dans De l’influence attribuée aux philosophes, aux Francs-maçons et aux illuminés, sur la Révolution français :

 

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« Ce ne fut pas l’influence de ces principes [des Lumières] qui provoqua la Révolution, mais la Révolution qui provoqua leur influence ».

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 14:42

Vous écoutez "Cornet Piece in D major', de Charles Burney (1726-1814)

 

 

Le libraire, marchand de livres ou d’idées ?

 

En complément des mécanismes complexes de la distribution des livres clandestins, la question se pose : le libraire et le colporteur étaient-ils engagés individuellement dans le choix des livres qu’ils vendaient et pour lesquels ils prenaient de gros risques ?

S’ils n’étaient pas insensibles aux idées nouvelles ou plus généralement aux curiosités interdites dont leurs lecteurs raffolaient, il semble qu’ils n’étaient pas des marchands militants, que seule la bonne marche de leur entreprise, toujours en équilibre précaire, aiguillait leurs choix.

L’agent littéraire Faverger, dont l’historien Robert Darnton nous rapporte le tour de France dans les années 1770, est formel. Il n’a rencontré qu’un seul libraire qui assujettit son commerce à ses principes philosophiques ; il écrit de la ville d’Arles à la Société Typographique de Neuchâtel le 5 août 1778 :

 

« Gaudion [le libraire] vaut de l’or, mais c’est un singulier personnage… Quand je lui ai parlé de la Bible et de l’Encyclopédie, il l’a répondu qu’il était trop bon catholique pour chercher à répandre deux livres aussi impies ».

 

En l’absence de marché littéraire sous l’Ancien Régime mais plutôt de nombreux marchés, se dégage une constante : la soif des nouveautés et de tout ce qui peut écorner le régime et encourager une certaine désaffection. Contrairement à ce qu’on pense communément, des colporteurs obscurs aux libraires les plus en vue, tous défient la police du livre par industrie davantage que pour une idéologie qui n’existait pas. Guidés par l’amour de l’argent, par leur survie bien des fois, ils demeurent relativement neutres.

Le libraire André, de Versailles, écrit à son tour à la STN en 1784:

 

« Je ne néglige pas non plus le débit des livres que je ne saurai lire jamais ; et c’est uniquement parce qu’il faut vivre avec la multitude et parce que le meilleur livre pour un marchand de livre est celui qui se vend ».

 

Toutefois, les colporteurs ou les libraires, qui avaient des niveaux d’alphabétisation très différents, du plus minimal au plus noble, ont fait partie de ces « passeurs » d’idées, sans lesquels les lecteurs français n’auraient jamais eu aussi massivement accès aux nouveautés. Finalement, ils sont responsables d’une certaine éducation littéraire qui a imprégné l’opinion publique du royaume.

 

Risquer la Bastille pour ses idées ou pour sa survie ?

 

La prison était ce qui guettait tous ceux qui osaient braver les interdits. Le libraire Henry, de Lille, qui s’avoue voltairien, ne commande pas des œuvres de lui parce que, dit-il :

 

« Je n’aimerais pas à compromettre notre maison… Les dangers, les pertes, et les tracasseries que l’on essuie en se chargeant de certains livres me dégoûtent de ce commerce, quoiqu’il soit conforme à ma façon de penser. Mais une maison un peu faite doit préférer la tranquillité à des bénéfices hasardeux. Vous habitez, Messieurs, un pays où l’on ne bride pas les hommes, et c’est un bonheur que vous joigniez à bien d’autres ».

 

Mais peu, apparemment, étaient capables de s’offrir le luxe de se passer à côté d’un fructueux marché, même si un séjour de plusieurs mois en prison pouvait compromettre à jamais l’existence de leur boutique.

 

Du côté de la répression, les nombreux interrogatoires nous livrent des portraits des hommes et des réseaux qui ressemblent fort à un monde interlope de trafics, de bas-fonds et de mauvaises fréquentations. Du libraire qui a pignon sur rue au colporteur analphabète mais qui connaît ses produits par cœur, la police avait de quoi révéler des maillages les plus complexes.

Le célèbre inspecteur de la librairie française, Joseph d’Emery (1722-1806), fort de centaines d’interrogatoires, a pu se faire une idée précise du profil des libraires trafiquants et de leurs clients. Il écrit dans son rapport contre le prévenu Gille en 1774, de Montargis, pris la main dans le sac à son domicile en possession de près de mille ouvrages. Après quelques aveux toujours douteux et insuffisants, sa religion est faite :

 

« Je laisse à l’écart les contrefaçons. Je ne parlerai plus [que] des livres contres les mœurs et la religion, qui sont un des grands objets du commerce de cet homme, pour lesquels il me paraît dans l’âme de toutes les manœuvres et de toutes les fraudes. Je ne peux pas douter que cet homme se mêle de livres du temps qui ne respectent rien. »

 

Il est vrai que l’inspecteur d’Hémery était à la recherche de deux ouvrages « impies » en particulier dont il avait découvert quelques indices de commande :

 

Le ciel ouvert à tous les hommes de Cuppé (1768) dans lequel on affirmait qu’avec la religion et la raison tous les hommes seraient sauvés :

 

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L’Histoire critique de Jésus-Christ, du baron d’Holbach (1770)

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 18:32

Vous écoutez "Gavotte et 5 variations" de Jean-Philippe Rameau (1683-1764)

 

 

 

 

 

Le marché du livre clandestin : entre censure, économie et audace

 

Dans la préface de son ouvrage De l’Esprit (1758), Helvetius (1715-1771) soulève une part essentielle de la question du marché du livre clandestin de la 2e partie du XVIIIe siècle.

 

 

« Quelques-unes de mes idées paraîtront peut-être hasardées. Si le lecteur les juge fausses, je le prie de se rappeler, en les condamnant, que ce n’est qu’à la hardiesse des tentatives qu’on doit souvent la découverte des plus grandes vérités ; et que la crainte d’avancer une erreur ne doit point nous détourner de la recherche de la vérité. En vain des hommes vils et lâches voudraient la proscrire, et lui donner quelquefois le nom odieux de licence ; en vain répètent-ils que les vérités sont souvent dangereuses. En supposant qu’elles le fussent quelquefois, à quel plus grand danger encore ne serait pas exposée la nation qui consentirait à croupir dans l’ignorance ? »

 

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L’ouvrage obtint pourtant le privilège du roi avant de le perdre et de donner lieu à l’une des polémiques les plus violentes autour de la censure d’un livre.

Ces polémiques et les débats qu'elles occasionnèrent offrirent l'opportunité au Directeur de la Librairie, Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), lui-même soutien quelques années auparavant de la publication de l’Encyclopédie par ses amis d’Alembert et Diderot, de poser avec finesse et éclat la question de la liberté de la presse et de la librairie.

Selon Malesherbes, la censure obligatoire devait être limitée aux ouvrages susceptibles d’ébranler les principes fondamentaux de la religion, du pouvoir royal et de la morale. Les écrits « philosophiques » (dans le sens large donné à l’époque au terme) devraient pouvoir paraître sans être soumis à des contrôles fastidieux et des plus aléatoires, car tributaires du jugement personnel des censeurs.

 

« Il faut donc, ou prévenir les livres répréhensibles par la censure, ou les punir par la justice ; et comme la censure et la justice s’exercent par les hommes, le caprice des censeurs ou la crainte des caprices de la justice seront toujours un obstacle à la liberté de la presse, jusqu’à ce que tous les tribunaux du Royaume, dirigés par la Nation elle-même, se soient pénétrés de principes assez certains sur cette liberté, pour que les auteurs qui, dans leur conscience, savent qu’ils n’ont pas d’intention criminelle, soient bien assurés qu’ils n’ont rien à craindre »

 

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Le Mémoire sur la Librairie et la liberté de la Presse (1758) devait avoir un immense retentissement mais pour l’heure encore, ce sont les colporteurs, les boutiquiers et parfois les grands libraires qui font le marché du livre interdit, dans un monde où l’appât du gain et l’instinct de survie économique l’emportaient sur les choix  <!-- /* Font

« idéologiques ». Contrairement à ce qu’on croit, si les travailleurs du livre (éditeurs, imprimeurs, revendeurs de toutes sortes) risquaient les perquisitions et la Bastille, c’était surtout parce que la demande primait sur toutes autres considérations. La demande était « philosophique », donc illicite. Les années prérévolutionnaires sont certes des années qui sapent les fondements d’un ordre très ancien, mais elles sont surtout une époque au cours de laquelle ce monde ancien qui était parfois éclairé (comme le roi et ses ministres), était incapable d’adapter sa société et son économie à un monde de plus en plus ouvert autour de lui, notamment à ses frontières.

 

 

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 21:49

Vous écoutez Les symphonies n°1 et 2 "Allegro" d'Etienne-Nicolas Méhul (1763-1817)

 

 

 

 

 

 

De la littérature illicite au pamphlet, et inversement

 

A la différence des ouvrages clandestins et donc illicites, ceux que l’on distingue comme étant de simples pamphlets ne sont pas des morceaux de littérature, celle qui peut prétendre à l’éternité esthétique. « Ce qui compte dans le pamphlet, en dehors de sa forme, c’est son contenu polémique de combat, un combat qui n’a qu’un temps plus ou moins long et qui est donc lié à des circonstances transitoires, qui perd une part de son intérêt lorsque l’événement est oublié ». (Marc Angenot, La parole pamphlétaire, 1989). Le pamphlet, ou le genre pamphlétaire s’apparente à un combat d’idées donc où tous les coups sont permis, de l’éloquence la plus brillante à la plume de caniveau la plus vulgaire, la plus insultante aussi. Nombre de métaphores peuvent servir comme la fronde, le vitriol, une flèche, un javelot qui doivent atteindre leur cible vite et très fort, transpercer littéralement l’adversaire.

On aura compris que le pamphlet est donc soit voulu soit vécu comme tel aussi par ceux qui en souffrent, ceux qui en sont scandalisés aussi; tel ouvrage considéré comme littéraire, philosophique ou comique par son auteur sera poursuivi comme étant un pamphlet, tel un brûlot, un feu qu’il faut éteindre. Là réside sans doute la caractéristique de notre terme dont on fait un genre générique : les cibles, qu’elles soient nommées, suggérées, mais parfois seulement froissées, bousculées, contredites, individuellement ou collectivement, ont tout intérêt à réprimer ou à répondre. Dans ce cas, le pamphlet entame un chemin d’agressions et de répliques qui lui donne une spécificité d’échanges, par public interposé, par opinion interposée.


En 1823, Paul-Louis Courier de Méré (1772-1825), pamphlétaire turbulent, après avoir eu maille à partir avec la justice pour avoir écrit un pamphlet, voulut mettre les choses au clair ; il eut l’idée d’écrire un texte intitulé Le pamphlet des pamphlets dans lequel il se moquait des censeurs, soucieux de réprimer les textes courts considérés comme des feux à éteindre au plus vite et de stigmatiser les "vils pamphlétaires". Selon lui,  la brièveté et la concision étaient au contraire synonymes de liberté indépassable en faveur de l’émancipation du genre humain. « Pascal, écrit-il, reste grand dans la mémoire des hommes, non par ses ouvrages savants, sa roulette, ses expériences, mais par ses pamphlets, ses petites lettres [Les provinciales] »:


« Comme il n’y a point d’homme que ne croie ses idées utiles, il n’y a point qui ne soit tenu de les communiquer et répandre par tous moyens à lui possibles. Parler est bien, écrire est mieux ; imprimer est excellente chose. Une pensée déduite en termes courts et clairs, avec preuves, documents, exemples, quand on l’imprime, c’est un pamphlet et la meilleure action, courageuse souvent, qu’homme puisse faire au monde. Car si notre pensée est bonne, on en profite, mauvaise on la corrige et l’on profite encore. Mais l’abus … sottise que ce mot ceux qui l’ont inventé, ce sont eux qui vraiment abusent de la presse, en imprimant ce qu’ils veulent, trompant, calomniant et empêchant de répondre. Quand ils crient contre les pamphlets, journaux, brochures, ils ont leurs raisons admirables. J’ai les miennes et voudrais qu’on en fît davantage, que chacun publiât tout ce qu’il pense qu’il sait ! »

 

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Au XVIIIe siècle, dans la clandestinité la plus poreuse qui soit, dans une atmosphère où depuis longtemps déjà les gens de pouvoir savaient s’agresser verbalement, se jauger et se répondre par plume interposée, la brochure, le libelle, le pamphlet sont des armes de guerre. Elles gagnent en audience, en reconnaissance publicitaire aussi, exerçant une fascination sur un public ignorant et d’autant plus curieux. Les querelles de ministres, les ragots diffamatoires, tout était susceptible d’être reçu puis diversement traduit par l’opinion publique, d’autant mieux que l’information abondait.

Lorsque Louis XVI convoque les états généraux le 5 juillet 1788 afin que ses sujets rédigent des cahiers de doléances, il libère implicitement l’écriture sans proclamer la liberté de la presse. Une pluie de brochures s’abat sur le royaume. Le journaliste et propagandiste Jacques Mallet du Pan écrit dans son Journal intime (publié dans Mémoires et correspondance de Mallet du Pan en 1851), à la date de novembre 1788 :

 

« Les écrits violents, bizarres, anarchiques, continuent. Leurs auteurs veulent dans six mois atteindre la perfection du gouvernement ; transformer une monarchie absolue en république, et donner les plus belles leçons aux Etats libres. On ne voit ni deux avis, ni deux idées, ni deux plans conformes dans cette multitude de pamphlets. […] Toutes les têtes s’échauffent, raisonnent et déraisonnent, décident et disputent ».

 

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Le libelle, la brochure ou le pamphlet, peu importe l’appellation, armes de guerre entre les grands entraient dans la cour de tous les sujets, créant une cacophonie sans nom, effrayante et anarchique pour les uns, prometteuse pour d'autres, en tout cas très représentative de la liberté de pensée ; une liberté qui avait encore néanmoins un long chemin à parcourir jusqu’à celle que nous connaissons de nos jours.

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 16:08

Vous écoutez "les Indes galantes" (1735), la Victoire, de Jean-Philippe Rameau (1683-1764)

 

 

 

 

 

 

Les livres « philosophiques » au XVIIIe siècle

      

Les livres classés sous l’appellation « philosophique » par la censure de l’Ancien régime charrient des valeurs tellement différentes qu’il serait hasardeux d’envisager un corpus cohérent ; néanmoins, par « philosophie », les hommes du livre sous l’Ancien Régime n’entendaient pas les Lumières, mais plutôt un secteur crucial de la librairie du XVIIIe siècle, celui de l’illicite, de l’interdit, du tabou. Comme les livres anonymes et clandestins étaient légion, il était difficile de faire la différence ; mais les maîtres de la censure royale et parlementaires ont su paradoxalement orienter les curieux en dressant des catalogues de livres interdits, en condamnant certains comme « prohibés », « comme défendus », comme scandaleux, etc. C’est ce qui fit le miel des libraires et de la Société typographique de Neuchâtel, en Suisse, immense succursale internationale de vente de ces livres, plaque-tournante des commandes des libraires français.

Grâce à un historien pionnier qui a défriché les papiers de la STN, Robert Darnton, nous en savons beaucoup désormais sur les best-sellers du siècle, sur les profils du commerce clandestin de quelques libraires du royaume de France. A ce stade, certains palmarès se rejoignent et permettent d’entamer l’élaboration d’un corpus. Voici par exemple quelques meilleures commandes du libraire Bergeret, de Bordeaux, pratiquement toutes passés de 1775 à 1778 :

 

Anecdotes sur Mme la comtesse Du Barry (94)

 

Anecdotes

 


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L’adoption ou la maçonnerie des dames (69)


Histoire de la tourière des Carmélites (50)


Vie privée, ou apologie du… Mgr. Le duc de Chartres(50)


Catéchisme du citoyen (48)


L’ami des lois (48)


La putain errante (44)


L’an 2440 (38)


[…]

 

Tous racontent un monde dans tous les domaines, qu’ils soient philosophiques, littéraires politiques ou pornographiques, certains sont des pamphlets diffamatoires et la hiérarchie des dangers ne se jaugent qu’après de patientes études.

 

 

Le dépouillement de la correspondance nous permet d’en savoir plus en termes de définition. Lorsque la STN reçoit une commission pleine de titres comme Thérèse philosophe et La théologie portative, elle tient à mettre en garde le libraire sur le coût de tels livres hors catalogue en quelque sorte :


« Nous remarquons aussi que parmi les articles que vous commettez, il s’en trouve plusieurs du genre qu’on appelle philosophique, que nous ne tenons point mais que nous pouvons fournir à l’aide de nos correspondants. A cet égard, nous devons vous prévenir que ces livres se vendent plus chers que les autres par des raisons aisées à découvrir et que nous ne pourrions vous [les] céder au même prix que ceux qui composent notre catalogue, parce qu’on nous les vend à nous-mêmes plus chers. Nous chercherons cependant à vous les procurer au meilleur prix possible. Les livres en cette espèce se multiplient autour de nous ».


Le livre « philosophique » s’évaluait donc à la nouveauté, à la notoriété mais aussi à l’excès dans l’interdit et la sensualité. Thérèse philosophe était un ouvrage attribué à Jean-Baptiste de Boyer, marquis d’Argens (1703-1771) ou à un autre auteur anonyme, qui racontait les aventures libidineuses d’une héroïne sur le mode autobiographique ; toutefois, si les orgies y sont régulières, elles alternent avec des conversations vraiment philosophiques :


« Vous désirez que je vous rende compte des scènes mystiques de Melle Eradice avec le très-révérend Père Dirrag, que je vous informe des aventures de Madame C… avec l’abbé T… Vous désirez un tableau où les scènes dont je vous ai entretenu, où celles dont nous avons été les acteurs, ne perdent rien de leur lascivité ; que les raisonnements métaphysiques conservent toute leur énergie. »

 

Thérèse

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Le livre « philosophique » peut donc s’évaluer au danger qu’il comporte pour la morale, la société, les pouvoirs constitués et même les particuliers, autant qu’il se jauge au risque que l’on prend à le commander, à le vendre, à l’acheter et au final, aussi, à le lire.

 

 

 

 

 

 

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fredericbidouzeutla - dans Cours 2012-2013
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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 16:38

Vous écoutez les "Indes Galantes" (1735), Ouverture, opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau (1683-1764)

 

 

 

 

 

La clandestinité littéraire sous l’Ancien Régime : une simple question de censure ou une stratégie de communication ?

 

 

 

Derrière une censure triomphante sous Louis XIV (1643-1715) puis de moins en moins efficace sous les règnes de Louis XV (1715-1774) et de Louis XVI (1774-1792) et les revendications de liberté de pensée, apparaissent des questionnements ainsi que des stratégies méconnues de communication.

 

 Les interrogations ont attrait à l’influence philosophique sur les lecteurs sans qu’on sache vraiment la part réelle d’un ensemble cohérent d’une doctrine. Chaque texte clandestin avait plutôt sa philosophie propre ou n’en avait aucune si son objet n’était pas de philosopher. Sous l’Ancien Régime, l’expression de littérature clandestine vaut autant pour tout ce que l’anonymat, l’interdit, pouvaient révéler de subversif que ce soit sur un plan politique, religieux ou moral. Quel fut l'impact de chaque texte sur les lecteurs ? Quelle fut la part d’influence sur les mentalités ? Chaque texte est influencé, là par John Locke, ici par Spinoza, sans jamais que l’on sache exactement leur portée. Ce qui est sûr, c’est que l’historien et l’historien de la littérature ou de la philosophie croisent patiemment des lignes qui, enchâssées dans des conjonctures qu’ils connaissent bien, surprennent par leur cohérence rationnelle en un temps où le divin était encore dominant dans les sphères du pouvoir.

Lorsque Louis XV ne touche plus les écrouelles à partir de 1739 (en tant que roi thaumaturge, « le roi te touche, Dieu te guérit ») parce qu’il culpabilise de ses adultères répétés, c’est tout un spectacle public et presque «institutionnel » qui en est ébranlé. Les échos de telles attitudes n’avaient qu’un impact limité mais les textes clandestins en tiraient parfois des conclusions les plus révolutionnaires. Ange Goudar 1708-1791), dans son livre à succès l'Espion chinois (T. 1, Lettre XXIV, 1764) exprime ainsi les conséquences civiques de l’attitude impie du souverain sur ses sujets :

 

« Cette vertu, lorsqu'elle est relative à l'Etre divin, c'est l'amour de Dieu ; quand elle est directe à la société dont on est membre : c'est l'amour de la patrie... ».

 


 

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Mais si le livre clandestin se moque de choses professées et convenues, bref de la tradition, on ignore souvent qu’avant la Révolution française l’anonymat était chez les auteurs la plus courante des pratiques. Marquer sur le frontispice de son livre le nom de l’auteur était une rareté et parler sous l’Ancien Régime d’anonymat et de clandestinité était parler de la même chose. Les exemples d'auteurs célèbres qui ont publié anonymement sont légion : Descartes, Discours de la méthode (1637), Malebranche, Recherche de la Vérité (1674-1675) qui n’est nommé qu’à partir de la 5e édition en1700 ; Leibnitz, Les Essais de théodicée (1710) ; Fontenelle : Histoire des oracles (1686); Nouveaux dialogues des morts (1683); John Locke, Lettre sur la tolérance, 1689 (elle fut attribuée à d’autres) ; Spinoza, Traité théologico-politique (1670) ; etc.

Comme obtenir le privilège d’imprimer était relativement exceptionnel, c’est à une véritable jungle d’auteurs à laquelle les historiens sont confrontés aujourd’hui. La question qui se pose est qu’à côté des stratégies plagiaires ou tout simplement d’appropriations pirates de noms d’auteurs célèbres, confidentiels ou imaginaires, se cachaient d’innombrables stratégies de communications que seuls les contemporains initiés savaient décrypter. Le secret de l’anonymat était donc pour l’époque un secret de Polichinelle que les spécialistes d'aujourd'hui tentent de dévoiler.

 

Voltaire écrivait à d’Alembert le 16 septembre 1766 non sans ironie teintée de mauvaise foi à l’encontre des imposteurs :

 

« Il pleut des Fréret, des Du Marsais, des Bolingbroke »

 

Mais on sait par ailleurs que ce génie de la littérature savait jouer mieux que quiconque avec des pseudonymes ; l’édition originale de l’une de ses plus grandes œuvres historiques, le siècle de Louis XIV (1751), fut publiée sous le nom de « M. Francheville », membre de l’Académie de Berlin. Voltaire fut inégalable dans l’art de signer ses œuvres par des aumôniers du roi de Prusse, des abbés, des rabbins, l’empereur de Chine, toute une foule d’auteurs inventés et dont les initiés savaient l’exacte origine. Parmi de nombreux truchements, la traduction supposée d'un ouvrage; Voltaire, encore lui, avait sous-titré son Candide comme « traduit de l’allemand de M. le Ralph » en 1759. Montesquieu avait été l’un des premiers à donner comme source de son œuvre, une fausse traduction, la mode étant aux petits écrits prétendument traduits en grec, pour le Temple de Gnide, aventures galantes et comiques (1725). Une préface présentait ainsi l’ouvrage :

 


« Un ambassadeur de France à la Porte ottomane, connu par son goût pour les lettres, ayant acheté plusieurs manuscrits grecs, il les porta en France. Quelques-uns de ces manuscrits m’étant tombés entre les mains, j’y ai trouvé l’ouvrage dont je donne ici la traduction… ».

 

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Le livre, sous l’Ancien Régime, est souvent « tombé » entre les mains des lecteurs, mais aussi par truchement, a été écrit par une main anonyme, célèbre ou pas, plagiaire ou simplement inspirée par d'autres. Contre la censure donc mais tout autant par stratégie de communication et goût du jeu de pistes, pour mieux brouiller les cartes, la littérature clandestine est un univers complexe, aux entrées innombrables, à l’image du monde de l'Ancien régime qui nous échappe bien souvent.

 

 

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